J’ai l’envie de vous faire découvrir les repas de faërie, dont les êtres sont incontestablement de fins gourmets. Les gnomes, en cette saison, affectionnent les grands plats et le cidre, c’est une chose à savoir. Entrez, amis, là où les châtaignes sèchent dans une coupe, les herbes de toutes sortes reposent dans des bonbonnières, sur un buffet. Admirez les légumes envahissant la cuisine de couleurs chaudes et soutenues.
Vous êtes chez moi, un gnome ordinaire peut-être, mais un amateur du grand art des ustensiles de cuisine... Je verrais d’un mauvais œil que vos trop grands pieds s’arrêtent sur la queue du chat, alors glissez-vous près du feu et observez-nous, gnomes de bon aloi autour de nos fourneaux, mélanger les ingrédients pour l’émerveillement des nôtres… Et de vous aussi bien entendu, si vous promettez de ne pas trahir tous ces secrets. Vous pourriez peut-être même m’aider…
Je vis dans ce creux d’arbre depuis près d'un siècle, un endroit bien fastueux pour moi. Les entrailles de la maison sont par ici, suivez-moi je ne voudrais pas vous perdre. Petit trou restreint pour vous, je l’admets, mais n’est-ce pas un coin charmant ? Et je vois que les miens ont commencé la cuisine.
La peau grasse du canard fait grésiller la poêle, le temps de dorer, de perdre de sa graisse qui parfumera la volaille. Je cuirai les magrets après m’être acharné à les couper en lanières fines. Fines entendez-moi bien, c’est beaucoup plus délicat pour les papilles ! Si vous voulez me faire plaisir, émincez donc les échalotes, trois devraient suffirent. Je les ferai revenir dans une casserole et ajouterai un verre de vin blanc, puis laisserai réduire tranquillement. Là, faites semblant de ne pas me regarder, c’est le moment de mettre un demi litre de cidre, quantité énorme pour les êtres de si petite taille que nous sommes. Il est probable que la bouteille se finisse pendant la préparation ; attendez-vous alors à ce que quelques-uns des cuisiniers se mettent à chantonner gaiement. Avec le mélange, l’un de nous ajoute selon le goût, une bonne rasade de crème liquide. Il me reste à saler et poivrer, pendant que la viande cuit.
En parlant de manger, je me suis occupé de laver les poireaux, les égoutter soigneusement, puis je les ai coupés en tronçons. Voulez-vous bien faire chauffer un gros morceau de ce beurre dans une poêle ? Quand il moussera, on y jettera les morceaux. Un gnome nous a concassé grossièrement des grains de coriandre dans un mortier, je m’en vais les ajouter aux poireaux à présent dorés.
Puis cidrons mes amis, cidrons. Si des coquins n’ont pas fini la bouteille, le quart d’un litre est suffisant. Mettez donc du sel et du poivre et faites attention à votre tête, vous avez failli heurter ma lampe à huile au plafond… Laissons cuire à couvert, jusqu’à ce que les poireaux soient tendres à la pointe du couteau.
Une fois ceci fait, nous pourrons enfin servir, amis, le canard et sa sauce. Je m’en lèche les babines. Rappelez-moi de mettre quelques baies roses sur la volaille, ce sera de la plus grande élégance.
Mettons la table, dressons bouquets et pichets. Et maintenant que tout est fait, que diriez-vous d’une chope de cidre ?
(illustration: J-B Monge)
